Lettre ouverte à Charles-Louis Havas et Michael Bloomberg

Lettre ouverte à Charles-Louis Havas et Michael Bloomberg

Cher Charles-Louis, Cher Michael,

  Vous êtes nos pères spirituels. Au moment où la transformation des médias est au cœur de l’actualité de notre industrie, nous voulons partager avec vous quelques convictions sur l’évolution de notre métier d’agence de presse qui est en train de tourner une nouvelle page de sa longue histoire.

  Lorsque vous créez l’agence Havas en 1835, cher Charles-Louis, l’information est une donnée rare et chère. Vous avez un métier : la recueillir, la « produire ». Elle se transmet alors par pigeons voyageurs. Cette « info rareté », dans un contexte de mondialisation embryonnaire et de moyens de communication encore limités, permet aux « grossistes de l’info » d’émerger. Votre production quotidienne s’élève à quelques dizaines d’unités. Après vous, votre ancien stagiaire, Paul-Julius Reuters, s’installe à Londres en 1851. Il adapte le modèle à son environnement et devient le spécialiste de l’information financière. Le XIXème puis le XXème siècle verront naître trois agences mondiales, Havas (devenu l’AFP en 1944), Reuters en Angleterre et Associated Press aux Etats-Unis, qui se poseront en références au fil des décennies. Ce trio reste un modèle pour la qualité de sa production, l’exhaustivité de ses informations et son influence internationale.

  1981 : surfant avec brio sur la vague de la financiarisation et de l’émergence des technologies numériques, vous réinventez, cher Michael, cette industrie en misant sur l’innovation. Votre console Bloomberg pénètre dans les salles de marché du monde entier. Vous transformez des flux chiffrés apparemment anodins en information et inventez bien avant tout le monde le « data journalisme ».

  Avec l’explosion conjuguée du téléphone mobile, de l’internet, des smartphones, des objets connectés de toutes sortes, de Google, de Twitter et de Facebook pour ne citer qu’eux, le XXIème siècle change tout. Les années d’info rareté et le data journalisme doivent faire face à l’infobésité. L’accès aux textes, images et vidéos devient un jeu d’enfant, une banalité. Les chiffres sont terrifiants. 2014 : la communauté mondiale de Facebook poste chaque jour 4,75 milliards de contenus. 72 heures de vidéo sont ajoutées chaque minute sur YouTube. 5 millions de photos enrichissent quotidiennement Instagram. 500 millions de tweets sont envoyés chaque jour. Tout n’est pas de l’info, bien sûr. Mais cette révolution des réseaux sociaux bouleverse tout l’éco-système des médias. Au point que 30% des Américains adultes s’informent désormais sur Facebook. Au point que les « marques » comme Coca-Cola (3,29 millions de fans sur Facebook seulement en France) ou Red Bull (2,23 millions) deviennent des médias lorsqu’elles diffusent des « contenus ». Ce qu’elles font de plus en plus. Au point que Twitter devient une source d’information même pour les « grandes » agences qui doivent composer avec cette accélération sans rien sacrifier aux règles déontologiques de vérification. Elles restent les entités qui « valident » une information… Parfois déjà partagée, likée, retwittée, forwardée, ashtaggé des centaines, milliers, millions de fois… Avant même qu’elles ne l’aient diffusée.

  Résultat, chers Charles-Louis et Michael, une question : la vocation des agences doit-elle rester la production de l’information, et que cela ? Ou doivent-elles muter ? Surfer cette vague en se l’appropriant grâce à la technologie ? C’est notre conviction. Muter ou disparaître, telle est un peu la question. Muter et saisir toutes les nombreuses opportunités qui vont avec surtout. Muter et redonner tout son sens étymologique au terme de source dans un océan d’information où il si facile de se noyer et si difficile de se retrouver.

  Une agence de presse ne doit plus seulement fournir un contenu de qualité à ses clients. Cette fonction reste une base hautement nécessaire. Mais n’est plus suffisante. Une agence, en 2014, doit en outre aider ses clients à générer, fidéliser et monétiser leur audience. Le contenu est un sujet stratégique, l’agence de presse nouvelle génération doit être le partenaire stratégique de tous ceux concernés par le contenu.

  Textes, photos, vidéos, une agence de presse doit rester la source privilégiée de tous ceux qui veulent faire la différence par le contenu, à commencer par les médias bien entendu mais, de plus en plus, les marques qui vont passer massivement de l’advertising au contentising. En d’autres termes, de l’ère de la publicité classique à celle de l’utilisation de contenu pour « engager » des communautés, entendez des clients.

  De fait elles doivent muter, devenir des structurateurs. Qui est mieux placé qu’une agence pour apprécier la qualité, la pertinence d’une info ? Qui la hiérarchisera mieux que personne ? Structurer c’est être capable d’agréger des milliers de sources pour permettre leur consultation. Exhaustivité et réactivité garanties. Structurer, c’est aussi procurer des outils qui permettent d’identifier ce qu’aiment « les gens ». Des algorithmes mesurent désormais en temps réel les infos qui buzzent le plus sur les réseaux sociaux. Les agences doivent se doter de ces indicateurs, ces véritables « radars ». Structurer, c’est enfin offrir un panel de services associés pour permettre à ses clients de se concentrer sur l’essentiel, à savoir la sélection de l’information, sa personnalisation, sa diffusion sous différentes formes sur les réseaux. Quelques clics doivent suffire pour cela. Le monde de l’information devient aussi celui de la transformation (de l’info) et du coaching (des clients médias ou marques). Merci qui ? La technologie. Et le métier. Couple indissociable.

  Tout cela influe sur l’organisation. Aux côtés des journalistes qui n’arrêteront jamais de produire l’information (même lorsque les robots seront dans toutes les rédactions), de nouvelles professions vont émerger : « radaristes » chargés d’analyser le buzz, de  décrypter les tendances, « sourcistes » chargés d’identifier et de qualifier les sources d’un périmètre éditorial donné, « stratégistes » chargés de mettre au point des concepts éditoriaux, d’accompagner, alimenter, la réflexion d’utilisateurs d’informations, « communautistes » chargés de bâtir et d’animer des communautés. Et un déontologue continuera de veiller à la sacro-sainte indépendance des contenus « médias ».

  Tout cela peut influer sur le modèle économique. Pourquoi ne pas renoncer à l’ère du tout-payant pour adopter le Freemium qui fait le succès de tant d’entreprises dans le monde. Consultation gratuite de l’information, utilisation de cette « matière première » payante, forte valorisation de la personnalisation, un modèle vertueux ?

  Charles-Louis, Michael, vous qui avez (ré)inventé le plus beau métier du monde, vous seriez heureux de constater que l’on n’a jamais eu autant besoin des agences de presse.

 Jérôme & Pierre Doncieux

Co-présidents de l’agence de presse Relaxnews

(Image à la une : Michael Bloomberg ©Rubenstein / Charles-Louis Havas ©Keystone-France)

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